Le Professeur Jean Posternak nous a quitté le 27 octobre 2005

Le lecteur trouvera des hommages à ce grand patron de la physiologie suisse, aimé et respecté de tous. Il a convaincu de nombreuses cohortes de médecins - et de chercheurs - de la beauté, de l'importance, et de la rigueur de la physiologie. Il a contribué à ce que les chercheurs d'autres disciplines - anatomie, biologie moléculaire, et génétique – endossent aujourd'hui la veste de la physiologie. Donc même si Jean Posternak nous a quitté, son esprit reste parmi nous afin d'être transmis à d'autres générations.

Professeur Alex J. Baertschi
Président, Société Suisse de Physiologie

 

Publications principales de Jean Posternak


Hommage - Le professeur Jean POSTERNAK

Le professeur Jean Posternak s'est éteint à 92 ans – après une très brève maladie – le jeudi 27 octobre dernier. Il laisse le souvenir d'une personnalité brillante, de grande culture, qui s'est intéressée jusqu'à ses derniers jours à tous les domaines de l'esprit. Mais Jean Posternak fut surtout une figure marquante de la vie universitaire genevoise à laquelle il voua toute son énergie et ses talents. Né le 29 septembre 1913 à Genève, Jean Posternak y effectue sa scolarité, puis ses études universitaires, obtenant son diplôme fédéral de médecine en 1938 et son doctorat en 1942. Après une année passée comme assistant à la Clinique médicale du professeur Maurice Roch à l'Hôpital cantonal, il devient chef de travaux à l'Institut de Lausanne, chez le professeur Alfred Fleisch, avant de partir, en 1946, aux Etats-Unis. Il est alors un des premiers chercheurs suisses à pouvoir s'y rendre après la guerre, et il devient professeur assistant au département de pharmacologie de l'Université de Pennsylvanie à Philadelphie.

En 1951, la Faculté de médecine de Genève le nomme, par appel, professeur ordinaire de physiologie. Dans cette période particulièrement heureuse de sa vie, Jean Posternak, qui vient de rentrer des Etats-Unis, est auréolé d'un rare prestige et il dispense un cours exceptionnel – au contenu dense mais d'une grande élégance de forme – qui passionne tous ses étudiants.

Elégance, charme et distinction caractérisent pleinement Jean Posternak, mais aussi autorité, rigueur intellectuelle et précision exigeante de la pensée.

Par ailleurs, dans les décennies suivantes, il va développer régulière-ment son institut, réalisant des travaux de grande valeur dans les domaines de la physiologie et de la pharmacologie du système nerveux et du cœur, et il conduit – parallèlement à sa lourde charge d'enseignement – une intense activité de recherche scientifique.

Il va aussi prendre part à la conception et à la réalisation du Centre médical universitaire (CMU), où ses qualités d'enthousiasme et de ténacité allaient faire merveille. Ce gigantesque programme – amorcé dans les dernières années du décanat du professeur William Geisendorf – avait démarré après un crédit voté au Grand Conseil en janvier 1970 et il allait s'étendre par étapes sur plus de vingt ans. Le CMU permit – par sa proximité de l'Hôpital cantonal – le rapprochement de la médecine fondamentale et de la médecine clinique ainsi que le regroupement de plusieurs secteurs d'enseignement et de recherche auparavant dispersés.

Vice-doyen de la Faculté de médecine dès 1974, Jean Posternak fut ensuite vice-recteur de l'Université de 1977 à sa retraite en 1980. Devenu à cette date professeur honoraire, il consacre alors ses forces à de nombreuses activités culturelles, en particulier à l'Université du 3 e âge, dont il préside, jusqu'en 1990, la section médicale.

Mentionnons encore qu'il avait participé à la fondation de l'Union des sociétés suisses de biologie expérimentale et qu'il représenta notre Université au Conseil national de fondation du Fonds national suisse de la recherche scientifique, de 1961 à 1972. Les distinctions et les témoignages d'estime qu'il reçut furent nombreux : signalons ici, en 1991, le Prix de la Ville de Genève et, en 2001, la Médaille de l'Université.

Aujourd'hui, tous ceux qui ont été marqués par la riche et chaleureuse personnalité de Jean Posternak, tous ceux qui l'ont aimé et admiré, sont dans la peine. Mais son souvenir ne s'effacera pas et il perdurera dans la mémoire de générations d'étudiants et de chercheurs qui ont eu le privilège d'être ses élèves.

Docteur Roger Mayer
Paru dans la Tribune de Genève le 15 novembre 2005



 

Jean Posternak (1913-2005) et les « Trente Glorieuses ».

Le décès à l'âge de 92 ans de Jean Posternak me remet en mémoire à quel point les sciences biomédicales ont évolué durant la seconde moitié du 20 ème siècle. Le futur professeur de physiologie fit ses premiers pas de médecin-assistant à l'Hôpital cantonal de Genève, ses premiers travaux de recherche à l'Institut de physiologie de Lausanne. Pressentant que c'est avec les Etats-Unis qu'une Europe exsangue se relèvera du chaos engendré par la guerre de 1939-45, Jean traversa l'Atlantique en 1946 et s'y familiarise pendant plusieurs années avec le modèle américain d'organisation de la recherche. Lorsqu'en 1951, il prend, à 38 ans, la direction de l'Institut de physiologie de Genève, une période exceptionnelle de développement commence. Durant les trois décennies suivantes – les « Trente glorieuses » - Jean occupe d'importantes fonctions académiques à Genève (à l'institut, au décanat, au rectorat) et en Suisse (au Fonds national, à la Société de physiologie, puis à l'Union suisse des sociétés de biologie expérimentale). L'essor de la science biomédicale ne touche pas que la physiologie, l'évolution de celle-là illustre une tendance générale.

Dans la vieille Ecole de médecine, elle occupait l'aile située du côté de l'Arve : salle de séminaires, bureaux et locaux de travaux pratiques étaient situés au rez-de-chaussée, laboratoires et atelier au sous-sol. La physiologie comptait, outre celui que nous appelions « le patron », une demi-douzaine de collaborateurs rétribués sur le budget de l'Etat, pour moitié assistants/doctorants, pour moitié employés techniques et administratifs. Les recherches de Jean concernaient le système nerveux, notamment l'action des narcotiques sur le nerf et sur l'arc réflexe. Il effectue en 1958 un « séjour sabbatique » aux Etats-Unis et y recueille des potentiels évoqués dans le cortex visuel du chat. Il poursuivra durant quelques années à Genève ces études sur le cerveau, tandis qu'avec Lucien Girardier et Fritz Baumann, le muscle cardiaque devient le sujet d'une recherche prometteuse. Quand Jean est atteint par la limite d'âge, l'Institut est devenu Département de physiologie ; il vient de déménager dans de vastes locaux au Centre médical universitaire et il compte une bonne trentaine de collaborateurs rémunérés par l'Etat, parmi lesquels cinq sont professeurs et dirigent des groupes de recherches actifs dans un domaine particulier de la physiologie. La vision de Jean, ses capacités intellectuelles et administratives, sa disponibilité, sa rigueur sont pour beaucoup dans cette évolution, comme dans celle, parallèle, des autres domaines d'enseignement et de recherche de la section de médecine préclinique.

Dans le livre publié suite aux célébrations en 1976 du centenaire de la Faculté de médecine de Genève, Jean retrace l'histoire de la physiologie à l'Université de Genève. Dans sa conclusion, il remarque que toute recherche est déterminée par les techniques expérimentales dominantes. Ainsi, durant la 1 ère moitié du 20 ème siècle, les enregistrements furent mécaniques et les stimulations électriques ; après 1945, l'électronique, puis l'informatique permirent de multiplier les données recueillies et d'aborder des problématiques plus complexes. Il était désormais possible « d'enregistrer et de mesurer directement l'activité nerveuse », ainsi que d'explorer l'activité de cellules individuelles ; « l'ère de la microphysiologie s'ouvrait, exigeant à son tour le perfectionnement de l'instrumentation ». Jean concluait sa contribution en notant que « cette interaction entre recherche et technologie scientifiques [est] source importante des progrès de la connaissance ».

Au soir de sa vie, Jean observait cette interaction avec intérêt et parfois, inquiétude. Elle fut caractérisée par les triomphes d'une nouvelle biochimie, construite sur la maîtrise du code génétique et par l'essor de nouvelles méthodes d'imagerie. Par la  « cellularisation » et la « molécularisation » de la recherche biomédicale. Par de multiples assauts – légaux et bureaucratiques - dirigés contre l'expérimentation animale et un soutien plutôt tiède à cette forme de recherche à l'intérieur même de l'université. Par la stagnation et la diminution des budgets. Par la disparition des enseignements par disciplines traditionnelles au profit d'un enseignement intégré par systèmes (pulmonaire et cardiovasculaire, nerveux, etc.). Par la lenteur des procédures administratives universitaires, peu propices au changement.

Les nouvelles techniques, et les concepts qui par conséquence deviennent abordables, favorisent d'autres spécialisations et appellent à d'autres regroupements. L'évolution de la physiologie illustre bien ce phénomène. Créée durant la seconde moitié du 19 ème siècle en tant que discipline universitaire, elle donna naissance durant la première moitié du 20 ème siècle à la biochimie physiologique (appelée ultérieurement médicale). L'ancienne Ecole de médecine genevoise où Jean exerça ses fonctions de professeur de 1951 à 1980 hébergeait, outre l'institut de physiologie, ceux d'anatomie, de biochimie médicale, d'histologie et de pharmacologie. En ce début de 21 ème siècle, ces disciplines se retrouvent, renouvelées dans leur contenu et leurs appellations. Au Centre médical universitaire de Genève, elles portent les noms de département suivants : Biologie structurelle et bioinformatique ; Médecine génétique et développement ; Neurosciences fondamentales ; Pathologie et immunologie ; et Physiologie cellulaire et métabolisme. Complexe est la route qui mène vers l'avenir, comme l'est celle qui du présent ramène au passé – passé au cours duquel Jean Posternak dont j'ai suivi l'enseignement dès 1956 dévoilait les grands principes de la biologie médicale et les promesses de la recherche.

J. J. Dreifuss,
Prof. hon.,
Département de Neurosciences fondamentales,
Centre médical universitaire, 1211, Genève 4



 

Un tribut à Jean Posternak

Je n'ai pas eu le privilège de compter parmi les étudiants qui ont suivi ses cours de physiologie. Je n'ai pas fait partie de l'équipe – les Baumann, les Girardier, les Dreifuss, les Seydoux et encore d'autres – quand, à partir des années 60, s'est matérialisé son rêve de bâtir un institut de physiologie d'envergure mondiale. En revanche, j'ai eu la chance et le privilège d'être associé à cette magnifique structure dès 1970 et d'y développer une carrière de recherche et d'enseignement sous sa férule exigeante, austère mais ô combien bienveillante. C'est en qualité d'une sorte d' outsider , par rapport à son équipe première, que je formule ici quelques réflexions suscitées par la disparition de ce grand Monsieur de la physiologie suisse.

Je laisse à d'autres le soin d'évoquer les multiples contributions de Jean Posternak à la recherche et à l'enseignement de la physiologie ainsi que son labeur en tant que vice-doyen de la faculté de médecine et de vice-recteur de l'université de Genève. Je voudrais ainsi focaliser mon attention sur l'amour de la physiologie que Jean Posternak a démontré de façon exemplaire tout le long de sa vie.

En digne héritier de la pensée de Claude Bernard, Jean Posternak avait une perception extrêmement lucide de l'importance de la physiologie au sein de la biologie et de son rôle formateur dans les études et la pensée médicales. Son amour de cette discipline n'était pourtant pas une abstraction platonique défendue à coup d'envolées lyriques ou d'un engagement simplement honnête ; sa passion était une passion raisonnée, doublée d'une action cohérente et déterminée au service de la physiologie. Vers cette dernière, Jean Posternak a su faire converger plusieurs lignes de force selon trois axes canoniques : la recherche, l'enseignement et l'administration.

Sa recherche personnelle, en neurophysiologie, Jean Posternak l'a plutôt sacrifiée dans une large mesure afin de pouvoir assumer d'écrasantes charges d'enseignement. Il a cependant tout fait pour que ses collaborateurs disposent des conditions nécessaires à la mise en œuvre d'un grand effort de recherche dans le creuset de l'institut de physiologie.

A l'enseignement de la physiologie, Jean Posternak a conféré d'uniques lettres de noblesse dont le souvenir lumineux perdure dans l'esprit de tous ses élèves et de tous ses associés. Son enseignement était un chef-d'œuvre de rigueur et d'équilibre, un prodige de clarté et concision, nourri par les apports de la recherche dans les domaines les plus divers, tourné vers une physiopathologie bâtisseuse du socle du raisonnement clinique.

Par son implication dans la vie administrative universitaire – au décanat, au rectorat, au Fonds national suisse de la recherche scientifique – Jean Posternak a encore et toujours été au service de la physiologie. Certes, au sein de ces structures il s'est occupé de multiples autres problèmes. Toutefois, sa représentativité au regard de la physiologie s'imposait si naturellement que, où qu'il se trouve, sa discipline avait en lui un défenseur éclairé, respecté de tout le monde. En bénéficiaient ses collaborateurs, son institut (devenu département par la suite) et la physiologie en général.

Claude Bernard a explicitement exprimé la préoccupation de défendre la physiologie en tant que domaine du savoir bien individualisé face à la montée conquérante d'une chimie du XIXe siècle qui allait de succès en triomphe. Un siècle plus tard, l'irruption fulgurante de la biologie dite moléculaire oblige encore et toujours à ce que l'on réfléchisse au statut conceptuel de la physiologie. Si ce n'est que par l'excellence de son enseignement et l'essor scientifique de son institut (département), Jean Posternak fut de ceux qui ont significativement contribué à préserver l'identité de cette discipline charnière, indissolublement liée à deux sortes de catégories de la pensée biologique : les concepts fondateurs de fonction et de régulation.

Je n'avais pas pour habitude de m'adresser à Jean Posternak par le prénom. En payant tribut à sa mémoire, j'enfreindrai la règle pour lui dire en toute simplicité: merci Jean d'avoir tant et si bien aimé la physiologie .

Rui C. de Sousa
Prof. hon. de Physiologie